Discours de Pierre Moscovici à Frangy en Bresse

25 août 2008 · Publié dans la catégorie Actualité 

DISCOURS DE PIERRE MOSCOVICI à FRANGY-EN-BRESSE
24 août 2008

Chers camarades, chers amis, Cher Arnaud,

Je suis très heureux, et honoré, de participer pour la 2ème fois – j’étais déjà là en 2000, alors ministre des Affaires européennes des Affaires européennes du gouvernement de Lionel JOSPIN – à cette fête de la Rose de FRANGY. Ce n’est pas une fête de la Rose comme une autre. Elle a une histoire, depuis qu’elle a été créée par Pierre JOXE, et désormais animée par Arnaud MONTEBOURG. Elle est devenue un moment incontournable de la rentrée politique, le point de départ de la prise de parole des socialistes. Cette année, elle revêt une importance plus grande encore, puisque nous nous retrouvons ici nombreux – et je salue tous mes amis venus de Bourgogne, de Franche-Comté, de plus loin encore – dans un contexte international préoccupant, au moment de la Présidence française de l’Union européenne, dans une situation économique inquiétante, qui mine le moral des Français, et à quelques mois d’un Congrès du Parti Socialiste qui, chacun le sait, sera essentiel pour l’avenir de la gauche et de la France. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de 3 sujets : de la politique de Nicolas SARKOZY et de la droite, et donc de la nature de notre opposition ; du projet des socialistes, à redéfinir ; et enfin de notre outil commun, le Parti, de la façon dont nous devons impérativement conduire – et réussir – le Congrès de REIMS.

Mes premiers propos, vous le comprendrez, seront pour la mémoire des dix soldats français tués lundi dernier au cours d’une embuscade en Afghanistan, et pour leurs proches. Je m’associe à leur peine, je partage leur tristesse devant le sort funeste de ces hommes jeunes, souvent très jeunes, qui viennent de payer de leur vie leur engagement au service de leur pays. Mes pensées vont également vers leurs collègues, blessés au cours des combats et qui ont été rapatriés en France : je souhaite que leur rétablissement soit aussi rapide que possible et qu’ils puissent bientôt reprendre une vie normale. Elles se tournent vers leurs camarades des régiments de CASTRES, de NOYON, de CALVI. Je voudrais que tous soient convaincus de notre détermination à ce que toute la lumière soit faite sur les conditions précises dans lesquelles nos soldats se sont retrouvés pris, pendant plus de quatre heures, sous le feu des talibans. La France doit la vérité aux familles des victimes.

Les témoignages que j’ai pu entendre ces derniers jours semblent pointer des erreurs. Si celles-ci sont avérées, toutes les conséquences devront être tirées. Mais, par-delà les dysfonctionnements qui peuvent expliquer la lenteur avec laquelle les renforts sont arrivés pour secourir nos soldats, quasiment à court de munitions, ce drame nous invite à nous poser la question du sens de notre présence en Afghanistan. S’il s’agit, comme cela avait été décidé en 2001 par le gouvernement de Lionel JOSPIN, sous la présidence de Jacques CHIRAC, d’appuyer les forces régulières afghanes, de les former afin qu’elles puissent lutter avec une plus grande efficacité contre les talibans, nous y sommes évidemment favorables. Il n’y a pas, comme la droite tente de le faire croire, d’un côté, ceux qui se battent pour la liberté du monde, qui luttent contre le terrorisme – eux – et de l’autre des pacifistes incapables de fermeté – nous. Mais il faut mener une vraie réflexion sur les missions de l’armée française, sur la pertinence de stratégie purement militaire suivie par l’OTAN, sur le bien fondé de l’alignement absolu de Nicolas SARKOZY sur la vision américaine de cette région. Si la mission de nos soldats consiste à se livrer au maintien de l’ordre en lieu et place des forces afghanes, nous sommes en droit de nous interroger sur sa justification, et surtout, sur ses perspectives de succès.

Devant la détérioration de la situation, les Américains avaient insisté, au début de l’année, pour que le volume des troupes envoyées en Afghanistan soit accru. Nicolas SARKOZY, qui, au cours de la campagne présidentielle, avait déclaré en avril 2007 que la présence de troupes françaises dans cette partie du monde n’était pas indispensable, a totalement changé d’avis, puisqu’il a décidé, seul, au printemps, contre toutes les mises en garde, refusant un vrai débat au Parlement, l’envoi de 700 soldats de plus. Je crains que cette volte-face ait été principalement inspirée par la volonté du chef de l’Etat de donner des gages à nos alliés américains dans le cadre de son attachement obsessionnel à ce que la France réintègre le commandement intégré de l’OTAN et dirige son pilier européen. Bref, les Français ont droit à des explications, et nous comptons bien les obtenir lors du débat qui se tiendra sur ce sujet le 22 septembre, au Parlement. Je me réjouis que la majorité ait compris la nécessité de conclure ce débat par un vote, comme l’a demandé le PS. Afin que ce vote ne soit pas formel, j’espère qu’il traduira une évolution de la position française. Car, en Afghanistan la voie militaire ne peut aboutir. C’est d’une vision plus large, d’une nouvelle stratégie articulant la reconstruction de l’Afghanistan – et la construction d’un Etat de droit, la lutte contre la corruption – la réconciliation des Afghans, l’Afghanisation de la sécurité, dont nous avons besoin. Je ne plaide pas pour le retrait de nos troupes – même si je comprends la position de la majorité des Français, qui va dans ce sens. Mais il serait absurde, dangereux, irresponsable, de choisir de manière entêtée, au nom d’une rhétorique de guerre, l’enlisement dans un conflit sans issue.

Je m’étonne, comme vous j’imagine, que François FILLON ait reproché à la gauche de polémiquer sur ce drame, en nous accusant de ne pas respecter le deuil des familles. Lorsque l’on est Premier ministre, a-t-on le droit, dans des circonstances aussi graves, d’inviter au silence les élus de la Nation qui, comme tous les Français aujourd’hui, et au premier chef les familles des victimes, se demandent si ces jeunes soldats ont versé leur sang pour une cause utile ? Nous demandons simplement des explications sur ce qui s’est passé lundi, et la justification de l’accroissement récent du volume de nos troupes en Afghanistan. Si cela est devenu impossible dans la conception que Nicolas SARKOZY et François FILLON ont de la démocratie, eh bien cette conception n’est pas la nôtre ! J’avoue que cela me préoccupe, car il n’y a pas de vraie démocratie sans une opposition claire et responsable – je crois que nous le sommes – mais aussi sans une opposition respectée par la majorité et c’est loin d’être le cas.

L’affaire afghane s’inscrit dans le cadre plus large d’une politique étrangère brouillonne et sans principes. De plus en plus de nos compatriotes ressentent une forme de gêne, voire de honte, en constatant ce qu’est devenue la politique étrangère de la France depuis un an. Nicolas SARKOZY avait proposé, dans ce domaine comme dans tous les autres, d’incarner la rupture. Pour être plus précis, il en avait promis trois. Il avait tout d’abord promis de rompre avec la politique africaine de ses prédécesseurs : il n’en a rien été. Il a suffi qu’Omar BONGO s’émeuve de propos peu amènes de Jean-Marie BOCKEL, secrétaire d’Etat à la Coopération, contre le françafrique pour qu’un autre secrétaire d’Etat soit nommé. Il y a trop d’intérêts économiques en jeu, pour trop de chefs d’entreprise proches du pouvoir ! Et si la vision africaine de Nicolas SARKOZY, c’est ce discours de DAKAR aux relents nauséabonds, ethniciste, stigmatisant cet « homme africain » qui ne serait pas suffisamment rentré dans l’histoire, dont Henri GUAINO est pourtant si fier, nous ne voulons surtout pas de cette vision-là !

La deuxième rupture promise par le candidat SARKOZY avec la politique étrangère de ses prédécesseurs devait intervenir sur le terrain des droits de l’homme. On allait voir ce qu’on allait voir ! Avec lui, fini le temps où des préoccupations bassement commerciales l’emportaient sur le message universaliste de la patrie des droits de l’homme ! Un jour que Jacques CHIRAC l’avait critiqué pour être allé serrer la main de George BUSH en s’excusant presque de la position prise par la France sur l’Irak, en 2003, Nicolas SARKOZY s’était exclamé qu’il n’avait pas de leçon à recevoir d’un chef d’Etat qui serrait la main de Vladimir POUTINE. Devenu à son tour Président, SARKOZY ne serre pas seulement la main de POUTINE : il lui tape dans le dos, prend un visible plaisir à lui prêter son téléphone portable, et encourage son propre fils à se faire photographier à ses côtés lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques !  Surtout, il cède aux diktats russes, lorsqu’il propose un cessez-le-feu après la guerre éclair en Géorgie. J’ai été choqué que la France ait négligé, dans son plan de paix, de mentionner l’intégrité territoriale de la Géorgie, qu’elle n’ait pas davantage parlé du statut de l’Ossétie du Sud ou de l’Abkhazie. Cette diplomatie est peu européenne ; elle est peu intéressée par les principes du droit international ; elle est faible avec les forts, complaisante avec les puissants. Elle abîme l’image de la France. Comment s’étonner, dans ces conditions que les Russes n’aient pas respecté le cessez-le-feu et retiré leurs troupes, et qu’ils n’aient commencé à le faire que quand les Américains et l’OTAN ont montré les dents ?

J’ai parlé de la cérémonie d’ouverture des JO de PEKIN. Quelle image pitoyable avons-nous donnée de notre pays au cours de cette cérémonie, à laquelle ne s’étaient rendus ni Angela MERKEL, ni Gordon BROWN, ni même Silvio BERLUSCONI ! Le Président avait initialement conditionné sa participation à ce que la Chine accepte d’entrer en discussion sérieuse avec le Dalaï Lama, qu’il devait lui-même recevoir. Finalement, il a abandonné cette condition préalable, et a refusé de le rencontrer lui-même. Tout cela avant que l’Elysée n’annonce finalement que Carla BRUNI, que l’on découvre diplomate de haut vol en plus de ses talents musicaux, rencontrerait le Dalaï lama. Quant au ministre des Affaires étrangères, Bernard KOUCHNER, il prévoit, les jours pairs, de s’associer à cette rencontre, et revient sur cette intention les jours impairs, ce qui reflète sans doute les atermoiements de la présidence de la République. Tout cela est ridicule souvent, consternant toujours. Aucun chef de l’Etat français n’avait, dans l’exercice de ses fonctions diplomatiques, fait preuve d’un tel amateurisme. Nicolas SARKOZY avait conclu un discours de la campagne présidentielle en disant, des trémolos dans la voix : « Je ne vous mentirai pas, je ne me déroberai pas, je ne vous trahirai pas ». Un an après, sur les droits de l’Homme comme sur la politique africaine de la France, il a menti, il s’est dérobé, il a trahi !

En réalité, il n’y a qu’une rupture que Nicolas SARKOZY a effectivement faite : celle de l’alignement non pas tant sur les Etats-Unis que sur l’administration américaine la plus dangereuse de la planète depuis la seconde guerre mondiale, celle de George BUSH. Je n’aime pas faire de procès en atlantisme, j’aime les Etats-Unis, j’espère la victoire de Barack OBAMA. Mais où que je me tourne – vers l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN – je vois l’empreinte du bushisme. Oui, Nicolas SARKOZY a promis deux ruptures qu’il fallait faire, et qu’il n’a pas faite. Hélas, il a fait la troisième, celle qu’il fallait éviter.

Ce constat d’échec, il vaut tout autant en politique intérieure. Avec SARKOZY, souvenez-vous, tout devenait possible. Mais où est-il, ce pouvoir d’achat qu’il promettait aux Français ? Le coût de la vie augmente, les rémunérations stagnent, la vie est plus dure, beaucoup de ses compatriotes souffrent. Où est-il, ce point de croissance supplémentaire qu’il promettait d’aller chercher avec les dents ? Le PIB s’est contracté au deuxième trimestre, et la récession menace pendant que l’inflation s’installe. Aucune perspective d’amélioration ne se fait jour, la défiance s’installe : l’indice de mesure du moral des ménages a atteint son plus bas niveau depuis sa création, il y a vingt ans. Un à un, les moteurs de la croissance se sont éteints. Le commerce extérieur, en raison de la force de l’euro, sans doute en partie, mais aussi et surtout du fait de la dégradation de notre compétitivité. L’investissement, sous l’effet conjugué de carnets de commande dégarnis et de l’absence d’une vraie politique pour l’industrie, l’innovation, la recherche, l’éducation. La consommation, surtout, en raison de la dégradation du pouvoir d’achat. Nicolas SARKOZY avait promis que sa politique déclencherait en France un choc de croissance et de confiance. Le choc hélas est bien là. Mais il s’agit d’un choc négatif, d’un choc de défiance !

Quelles mesures le Gouvernement propose-t-il pour relancer la croissance ? Aucune ! Bien plus : François FILLON et Christine LAGARDE contestent même la menace de récession et parlent d’un simple ralentissement, au mépris de la vérité. Et l’on voit, de façon totalement incohérente, le Premier ministre réunir d’urgence à Matignon les ministres concernés, pour finalement décider… de ne rien décider ! Il est vrai que le Gouvernement n’a plus la moindre marge de manœuvre budgétaire. Il ne peut plus vider des caisses qu’il a lui-même vidées l’été dernier, avec les 15 milliards de cadeaux fiscaux qu’il a consentis.

Lorsque nous nous opposions l’an passé au paquet fiscal, en dénonçant tant son injustice que son inefficacité économique, on nous a expliqué doctement que nous n’avions rien compris, et que la défiscalisation des heures supplémentaires suffirait, à elle seule, à accroître la consommation des ménages. L’ineffable Madame LAGARDE a glorifié le paquet fiscal en disant que grâce à lui les choses allaient seulement « moins bien » : la réalité est qu’elles vont plus mal, beaucoup plus mal, et que la France, si elle souffre comme les autres de la crise – pétrolière, immobilière, financière – qui est mondiale, possède une triste spécificité, celle de ne plus avoir de marges de manœuvre pour relancer. Contrairement à ce qui se passe en Espagne, où l’Etat injecte 20 milliards d’euros dans l’économie, la droite mène en France une politique de rigueur aggravée.

Il y avait, il y a pourtant des mesures à prendre immédiatement pour soulager le portefeuille des ménages. Afin d’éviter d’accroître la pression fiscale ou le déficit budgétaire, il fallait commencer par abroger les mesures les plus inéquitables du paquet fiscal, à commencer par le bouclier fiscal qui récompense les plus grosses fortunes, dont l’épreuve des faits a, en outre, démontré l’inutilité. Avec les possibilités ainsi dégagées, il fallait doubler l’allocation de rentrée scolaire, au lieu de l’augmenter de façon dérisoire comme cela vient d’être fait, qui plus est en la modulant selon l’âge de l’enfant. Il fallait mettre en place tout de suite le chèque transport, proposition que le Parti socialiste réitère vainement depuis des semaines. Il fallait enfin, en prévision de l’hiver, accorder une aide par foyer, sous conditions de ressources, pour amortir l’augmentation faramineuse du prix des énergies fossiles. Il aurait fallu agir pour le pouvoir d’achat de ceux qui ont le moins – je pense bien sur aux petites retraites. Il aurait fallu tenir les promesses faites en matière de construction de logements sociaux. Simultanément, il faudrait rechercher, avec nos partenaires européens, les modalités d’une action concertée au niveau de l’Union. Il est effarant que la France, qui préside pourtant l’Union depuis début juillet, n’ait pas pris cette initiative dans le contexte de ralentissement économique, voire de récession que connaissent les Etats du continent.

Je ne crois pas qu’il y ait seulement, dans son refus obstiné de revenir sur le paquet fiscal, une preuve d’autisme de la part du Gouvernement. Car s’il est un domaine dans lequel la politique de Nicolas Sarkozy poursuit une cohérence implacable, c’est bien celui de l’économie et du social. Combien de nos concitoyens, y compris je le sais des électeurs populaires, des ouvriers, ont-ils voté pour la droite, en 2007, en se disant que la victoire de l’UMP et de son chef améliorerait leur situation personnelle ? Un an après, combien ont vu leur situation personnelle s’améliorer effectivement? Le pouvoir d’achat est en berne pour la quasi-totalité des Français, au moment où ils reçoivent leurs feuilles d’impôt. Mais pour quelques dizaines de milliers d’entre eux, il y a le bouclier fiscal !  Cette politique est un cocktail inédit de libéralisme, de dérégulation et d’encouragement de la rente. Résultat, la précarité, loin de reculer, s’étend, à mesure que la droite poursuit son entreprise de casse du modèle social et du droit du travail. Nicolas SARKOZY a une véritable obsession anti-35 heures, il critique le droit de grève, il a floué les syndicats.  Cette politique est anti-sociale, elle est aussi anti-économique, car le droit social c’est plus de temps pour soi, c’est plus de cohésion, c’est aussi des emplois plus surs et plus nombreux.

La droite paupérise aussi systématiquement les services publics. La dernière illustration en date est ce qui se passe en matière d’éducation. Car les suppressions de postes annoncées ne touchent pas également tous les établissements, ainsi que la presse l’avait révélé et que les Français s’en aperçoivent par eux-mêmes. Alors que l’on supprime les classes dédoublées dans les banlieues, on préserve les postes dans les beaux quartiers. C’est un exemple, mais ce n’est pas le seul. Car de quelque côté que l’on se tourne – les hôpitaux, la justice, avec la réforme bâclée de la carte judiciaire, les armées, la Poste – c’est la même antienne : haro sur le service public, affaibli, mis en concurrence, négligé. C’est insupportable pour nos territoires, c’est insupportable pour les Français, ce n’est pas acceptable. Pour la gauche, oui le service public est un combat qui vaut la peine d’être mené. Les Français, en tout cas, sont de plus en plus nombreux à rejeter cette politique où l’on demande des efforts au plus grand nombre quand, simultanément, on favorise quelques-uns. Tout cela au mépris des déficits, c’est-à-dire en continuant de faire peser sur nos enfants la charge de financer notre train de vie.

Je n’ai pas encore parlé des libertés publiques. C’est pourtant par là que j’aurais pu commencer. Car force est de constater qu’elles sont de plus en plus menacées dans la France de Nicolas SARKOZY. Qu’est-ce que c’est que ce pays dans lequel le Président de la République intervient directement dans le choix des présentateurs des journaux télévisés, encourageant le limogeage de celui qui lui aurait déplu, jugé insuffisamment obséquieux, et son remplacement par une journaliste qui a les faveurs du chef de l’Etat ? Qu’est-ce que c’est que ce pays où le président de la République peut s’exprimer autant qu’il veut à la télévision ou à la radio, sans que son temps de parole ne soit décompté, si bien que la droite a bénéficié, depuis un an, de près de 80 % du temps de parole dans les journaux télévisés ? Qu’est-ce que c’est que ce pays où le chef de l’Etat annonce son intention de nommer lui-même le président de France Télévisions ?

Et que dire du fichier Edvige, créé en catimini au début de l’été ? Les vieilles fiches des renseignements généraux, c’était de la rigolade à côté de ce nouveau fichier dans lequel vous tous, ici présents, êtes susceptibles de figurer, tant son champ d’application est large ! Et il est tout autant inadmissible que, dans une démocratie comme la nôtre, on puisse ficher les enfants à partir de 13 ans –car c’est bien ce que permet le nouvel outil de la direction du renseignement intérieur, désormais pilotée directement depuis la présidence de la République. C’est pourquoi je demande solennellement au Gouvernement de supprimer ce fichier. La France va mal, mais la République n’est pas affaiblie au point d’accepter un fichier qui menace à ce degré les libertés individuelles !

Oui, mes amis, le bilan est sévère. L’échec de ce Président, de ce Gouvernement et de cette majorité est d’ores et déjà patent. C’est un échec économique, un échec social, un échec moral aussi. En un an, Nicolas SARKOZY a engendré un mécontentement rarement rencontré à l’égard d’un chef de l’Etat, que ce soit par son ampleur ou par la rapidité avec laquelle il a pris corps. Nous avons brillamment remporté les élections municipales et cantonales, nous devrions remporter les élections sénatoriales. Et nous devons aborder avec combativité les élections européennes de 2009, comme les élections régionales de 2010.
Mais ces succès, bien réels, sont trompeurs. Les Français, regardons les choses en face, ne nous considèrent pas comme une alternative suffisamment crédible et donc souhaitable à la tête de l’Etat.

Cette situation n’est pas inédite. Souvenons-nous des élections régionales de 2004, quand nous avions remporté presque toutes les régions françaises, et de notre victoire aux élections européennes qui ont suivi. Souvenons-nous de l’impopularité des gouvernements RAFFARIN et VILLEPIN, de la droite qui se déchirait dans l’affaire Clearstream. Tout paraissait en place pour que nous remportions l’élection présidentielle de 2007. Certains ont même parlé de « scrutin imperdable » - je crois qu’ils se trompent, mais pour autant il pouvait, ce scrutin, être gagné. Et pourtant nous avons perdu. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation assez semblable, rien ne permet de dire que nous remporterons l’élection présidentielle de 2012, beaucoup au contraire en doutent.

Nous sommes en effet exposés à deux risques. Le premier risque est que nous cédions à l’euphorie de nos victoires électorales du printemps, au point d’oublier ce qui fonde la différence entre la gauche et la droite, entre le camp progressiste et le camp conservateur. Car si, lorsqu’elle est majoritaire dans le pays, la gauche déçoit les aspirations qu’elle a fait naître, le pouvoir revient mécaniquement à la droite, nous sommes sanctionnés, parfois durement. Mais il n’en va pas de même lorsque la droite échoue. La droite sait se remobiliser lorsque vient l’heure des élections générales, sauf circonstances exceptionnelles, comme lorsqu’une dissolution inopportune ne lui en a pas laissé le temps. L’électorat de gauche ne saurait quant à lui se satisfaire d’une simple bonne gestion du pays. Epris de justice, aspirant à la transformation sociale –quand il ne s’agit pas de la révolution-, il réclame beaucoup plus. La gauche doit donc aller chercher ses victoires aux élections nationales : elles ne tombent pas du ciel lorsque la droite a échoué. Si tel était le cas, Nicolas Sarkozy ne serait pas, aujourd’hui, président de la République. Chaque fois que nous oublions cette donnée essentielle, lorsque nous ne travaillons pas assez pour répondre aux attentes de notre électorat, nous sommes voués à l’échec. Souvenons nous en toujours.

Le second risque est que nous ne sortions pas assez vite du brouillard, idéologique, intellectuel, dans lequel nous sommes peu ou prou enfoncés depuis la chute du communisme. Depuis près de vingt ans, la gauche européenne n’a toujours pas identifié clairement le projet qu’elle peut proposer comme alternative à une société où le marché finit par tout régir. Plus un socialiste – ou si peu ! – ne prône l’appropriation collective des moyens de production, et notre récente déclaration de principes en prend expressément acte. Pour autant, nous peinons à utiliser les marges de manœuvre qu’autorise l’économie de marché ainsi qu’à en dégager de nouvelles pour garantir que la société dans laquelle nous vivons soit plus juste, moins inégalitaire, plus respectueuse des équilibres sociaux et écologiques.

Regardons le partage de la valeur ajoutée. Depuis vingt ans, en France, la part du capital et des profits a cru de dix points au détriment du travail, des salaires et de l’investissement. Nous voyons bien qu’il faut parvenir à une répartition plus juste, d’autant plus que nous sommes convaincus que la justice sociale, loin d’être un frein à l’efficacité économique, peut en constituer un moteur, et qu’à l’inverse, un creusement trop prononcé des injustices sociales finit par dérégler l’ensemble du système. Mais nous n’avons pas encore inventé le projet qui saura conjuguer justice sociale et efficacité économique.

Or ce nouveau projet, il nous faut l’imaginer dans un monde en plein bouleversement. À la source de cette mutation se trouve la vague, énorme, initiée par les droites anglo-saxonnes, de libéralisation économique et financière, l’extension sans limites de l’espace marchand permettant au capitalisme d’accroître à nouveau, et considérablement, sa base de profit. La crise financière actuelle accentue et accélère le déplacement de la puissance économique au profit des pays émergents : le PIB des pays du Nord, qui entrent en stagflation, représente désormais à peine la moitié du PIB mondial. Le monde dans lequel nous vivons redevient dangereux, avec la montée des logiques autoritaires, russe et chinoise, face à l’unilatéralisme américain. Il est gros de conflits régionaux, caractérisé par de profonds déséquilibres, par l’accroissement des inégalités, par la multiplication des crises.

Je crois néanmoins qu’on peut discerner les contours de ce nouveau projet de société qu’il nous appartient de proposer. Ces contours, au nombre de trois, figurent dans la contribution que nous avons déposée avec « Socialisme et Démocratie », avec Arnaud MONTEBOURG et Réussir maintenant, en vue du Congrès. On les retrouve, en tout ou partie, dans plusieurs autres contributions avec lesquels nous nous sommes d’ores et déjà rapprochés.

Il faut en premier lieu définir un nouveau modèle de développement.

Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’un marché qui, lorsqu’il n’est pas encadré, est aveugle à long terme, perverti par les oligopoles, et asservi par les effets conjoints des évolutions technologiques et de la spéculation. Nous militons pour une autre répartition des richesses à l’échelle planétaire. Nous considérons comme nombre de nos camarades socialistes européens, que le développement durable est le seul principe de base responsable pour l’action politique et économique. Il impose de préparer l’avenir, en résistant au primat du court terme et à la suprématie de la logique du marché. Le socialisme, aujourd’hui, doit vraiment devenir écologique.
Pour la première fois, l’impératif environnemental prévaut sur la force des marchés : il va constituer un levier puissant pour imposer, par la voie de l’action politique, des disciplines à cette économie suicidaire qui puise sans aucune limite et sans aucun frein dans les ressources de la planète. Nous devons proposer que la France mette en œuvre une nouvelle politique énergétique fondée, dans l’ordre, sur les économies d’énergie, la promotion de l’efficacité énergétique et le développement massif des énergies renouvelables, déconcentrées et décentralisées. Cette politique de recherche systématique d’amélioration de l’efficacité énergétique du pays est la seule voie crédible pour traiter sérieusement la crise climatique et apporter une vraie réponse à la crise du pétrole.

Plus fondamentalement, la nouvelle donne écologique est en train de renouveler notre vision même des besoins humains : nous accordons une importance décisive aux questions de santé, de qualité de vie, de préservation des cadres naturels. Je crois nécessaire d’enrichir la notion et la mesure même de la croissance, pour faire une place à la dimension qualitative, aux enjeux sanitaires et éducatifs, au développement des services à la personne, à l’économie sociale et solidaire et à la sphère non marchande.

Le vieillissement de la population induit de profondes mutations de société, dont le politique doit se saisir. Les questions de l’augmentation de la population active par le soutien à la natalité et à l’immigration, de l’accessibilité des services publics, des temps de formation, de travail et de loisirs tout au long de la vie, des objectifs quantitatifs et qualitatifs des régimes de solidarité entre les générations, doivent être abordées sans tabou.

Aux antipodes de la caricature que la droite tente de donner de la gauche, nous pensons qu’on ne pourra jamais redistribuer que ce qui est produit, ce qui nous impose d’être attentifs aux conditions de création des richesses. Nous voulons réhabiliter le volontarisme économique. Nous pensons que la puissance publique – Etat et collectivités territoriales – doit retrouver un rôle stratégique pour encourager le développement de l’investissement productif et de la recherche, la diffusion des progrès technologiques, la prospection des marchés internationaux, l’essor de nouveaux services, de l’économie sociale et solidaire, mais aussi pour favoriser la reconversion des territoires fragilisés. L’investissement dans l’éducation et la recherche est, n’en doutons pas, une condition de la survie de nos économies, concurrencées par des pays émergents capables de former, chaque année, des centaines de milliers de chercheurs et d’ingénieurs hautement qualifiés, mobiles et moins coûteux.

Faut-il, peut-on faire tout cela sans prendre en compte les contraintes de nos finances publiques ? Non, au contraire ! Le souci que nous avons du bien-être des générations qui nous suivent impose de ne pas leur léguer une montagne de dettes qui obère déjà l’action publique, et l’annihilerait demain. Parce qu’elle limite les marges de manœuvre de la puissance publique, la dette est l’ennemie de la gauche. Nous devrons lutter contre les déficits, notamment par la remise en cause des avantages fiscaux d’autant plus injustes qu’ils sont injustifiés, tout en stabilisant les prélèvements obligatoires par une réforme de l’Etat audacieuse et concertée et un investissement social plus efficace. Améliorons l’efficacité et la qualité des services publics pour réaffirmer leur légitimité.

Enfin, alors que la mondialisation est déréglementée et dérégulée, nous voulons en retrouver la maîtrise par une réglementation négociée, adossée à toutes les formes de régulation. Nous plaidons notamment pour un commerce international régulé. Les échanges ne peuvent continuer à se faire au détriment des pays du Sud et de notre propre cohésion sociale. Au nécessaire respect des clauses sociales et environnementales oubliées du Traité fondateur de l’OMC, il s’agira d’ajouter de nouvelles garanties sociales et environnementales, afin d’assurer la loyauté dans les échanges mondiaux et une démocratisation des instances de régulation internationale.

Le deuxième axe du projet de société que nous devons définir est la promotion de l’égalité, de l’égalité réelle.

Entendons-nous sur les termes : il ne s’agit pas de mimer la fausse radicalité d’une rupture annoncée avec le capitalisme, dont on sait ce qu’elle a humainement et socialement coûté. Mais nous ne pouvons pas non plus réduire le socialisme à un pragmatisme gestionnaire ou à un réformisme purement défensif, qui ne feraient que combattre à la marge les dégradations de l’Etat social et du modèle républicain.

Notre nouvel horizon de transformation sociale devra résider dans une lutte massive contre les mécanismes de « reproduction sociale » qui font perdurer les privilèges de naissance. Face à une droite qui se dit libérale alors qu’elle est très classiquement conservatrice, préférant toujours favoriser l’héritage sur le mérite, ce qui a pour effet de reproduire de génération en génération les inégalités de patrimoine et de savoir, nous devons incarner la recherche de l’égalité réelle des chances. Nous voulons donner à chacun les moyens d’accéder au « capital culturel », de déployer ses talents et de trouver sa juste place dans la société. Notre projet pour l’école, l’université et la formation professionnelle devra donc occuper un rôle central. Nous n’avons pas oublié la phrase de Victor Hugo : « Quand vous ouvrez une école, vous fermez une prison ». La droite, elle, ne semble pas en avoir entendu parler, puisqu’à l’heure qu’il est, elle ferme des écoles et ouvre des prisons !

Nous pensons, nous aussi, que la « valeur travail » est un vecteur d’émancipation et d’accomplissement de l’individu, à la condition que l’approche quantitative ne prenne pas le pas sur l’approche qualitative. En d’autres termes, au « travailler plus » de Nicolas Sarkozy, nous opposons le « travailler mieux » : refus de la précarisation de l’emploi, protection de la santé au travail, participation des salariés à la gouvernance de leur entreprise, accroissement de la mobilité professionnelle par la valorisation des compétences, enfin articulation entre les temps consacrés au travail, à la famille ou à la culture.

Le combat pour l’égalité réelle des chances vise à permettre à chaque individu de s’émanciper en lui fournissant les moyens de choisir sa façon de vivre. Nous devons répondre plus et mieux aux aspirations de chacun – qu’il s’agisse des retraites, de l’éducation, des conditions de travail. Cette prise en compte des réalités individuelles ne conduit pas pour autant à cautionner les dérives de l’individualisme contemporain. Refusons la généralisation de la concurrence entre les individus. Combattons la réduction de la politique au consumérisme et à la juxtaposition des revendications catégorielles. Soyons convaincus que, pour endiguer la dérive communautariste qui nous menace, il faut faire de la lutte contre les discriminations un axe central de la politique sociale. En clair, travaillons à une société juste où ne pèseraient plus les privilèges de naissance et les déterminations de classe, de couleur de peau ou de sexe, où chacun aurait tous les moyens de réussir et de s’accomplir sans l’intervention de la collectivité.

Bien évidemment, cet engagement en faveur des libertés ne saurait nous rendre ni angéliques, ni sourds à la demande d’autorité et de règles qui émane de la société contemporaine. Au demeurant, nous avions déjà fait la démonstration, lorsque nous étions au pouvoir, que nous savions prendre en compte les nécessités d’une liberté ordonnée, d’une meilleure articulation des droits et des devoirs.

Si je devais résumer, je souhaite que la gauche élabore un nouveau pacte social et territorial pour relever le défi de la société «fragmentée». Celui-ci devra afficher des thèmes fédérateurs (protection contre les effets négatifs de la mondialisation, sauvegarde de la protection sociale, promotion individuelle) et indiquer aux couches populaires et moyennes, aux habitants des villes et des banlieues comme à ceux du monde rural ce qu’ils peuvent attendre de la gauche. Les socialistes doivent continuer à faire de la lutte contre l’exclusion et la pauvreté une priorité politique tout en veillant à ne pas alimenter la critique contre « l’assistanat ». Ils doivent mieux répondre que ne le fait la droite à l’enjeu du pouvoir d’achat, en priorité lorsqu’il porte sur les biens premiers que sont le logement, la santé et l’éducation : c’est le sens des propositions de mesures immédiates que j’avançais tout à l’heure. Je propose que nous réunissions, très vite après notre Congrès, des Etats Généraux des territoires, pour traiter toutes ces questions ensemble, sans oublier l’innovation, la place des PME-PMI, la culture, la famille, la « politique des âges » - de la petite enfance à la vieillesse. Ainsi nous pourrons tirer au plan national la leçon des expériences réussies au plan local.

Le troisième et dernier axe du projet que nous entendons forger consiste à réaffirmer l’engagement européen des socialistes.

Il s’agit là, je le sais bien, d’une question qui nous a divisés. Notre devoir est aujourd’hui de la dépasser. Ne nous enfermons pas dans un débat trop théorique pour ou contre tel traité. Repensons, ensemble, l’Europe. Car l’avenir de la France est indissociable de celui de l’Europe. Mais l’Europe connaît une crise d’identité et un divorce avec ses citoyens. Entre l’Etat nation et l’espace-monde, comment peut-elle être un échelon pertinent de régulation, un lieu de protection et de création de richesses ? Pourquoi, d’ailleurs, vouloir construire une Europe politique ?  C’est la volonté de bâtir des solidarités politiques transnationales qui permettent de faire face au déploiement du capital qui justifie notre engagement résolu dans l’unification politique européenne. Nous voulons une Europe unifiée et puissante, qui pèse dans les négociations sur le commerce mondial et soit en mesure d’établir en son sein des formes de gouvernance économique et d’harmonisation sociale. Cette conviction nous conduit à militer pour des transferts de compétence, des procédures de décision simplifiées, l’affirmation de principes sociaux, des institutions plus fédérales et parlementarisées.

La solidarité européenne ne se décrète pas : elle se construit peu à peu, par les politiques communes. C’est ainsi que la politique agricole commune doit être refondée, élargie à des objectifs nouveaux : alimentation, santé humaine et animale, aménagement du territoire, environnement. L’environnement est un domaine où la solidarité européenne est évidente : aucun pays n’accepte de handicaper ses entreprises pour lutter seul contre la pollution, mais la taille de l’Union européenne permet de négocier des normes applicables assez largement pour que l’impact sur la concurrence soit limité, surtout si ces normes deviennent la base d’accords internationaux.

Nous devrons travailler avec ardeur pour susciter des synergies en matière de recherche, car l’Europe doit  être capable de rivaliser avec les meilleurs, notamment les Etats-Unis. Il faut encourager, d’ici à dix à quinze ans, la création de structures européennes disposant d’une masse critique et d’un niveau d’excellence propres à attirer les meilleurs étudiants au monde. Il est impensable de relancer l’Europe sans une nouvelle répartition de l’effort budgétaire consenti et sans revoir à la hausse son niveau. Il doit être doublé et porté à 2 % du PIB des Etats membres, le cas échéant par la création d’un impôt européen.

Nous ne devons pas négliger, car il est fort, le besoin de protection de nos concitoyens. En ce domaine, il n’y a pas de consensus entre les Etats membres, et ce désaccord est sans doute durable. Dans ces conditions, attachons-nous à intensifier plusieurs politiques européennes : des services publics de qualité qui contribuent à la croissance ; une formation professionnelle qui retienne notre approche d’un parcours professionnel nécessairement divers mais sécurisé ; une égalité réelle des chances par la lutte contre les inégalités dès la petite enfance ; l’utilisation volontariste des fonds d’ajustement mis en place pour lutter contre les dégâts de la mondialisation, à commencer par la désindustrialisation et les délocalisations.

La montée en puissance de la capacité de l’Europe en matière de défense et de sécurité est une priorité. Le premier seuil à franchir est d’ordre capacitaire, avec la création de moyens propres qui n’existent pas, puisqu’aujourd’hui l’Union se repose toujours sur les capacités des Etats membres. Nous plaidons pour la création d’un corps d’armée européen sous commandement européen. Le second seuil est d’ordre éminemment politique. Il s’agit de la défense commune. Pour nous socialistes, même si nous savons que la démarche ne sera pas aisée, c’est une priorité qui s’inscrit dans le droit fil de ce que le gouvernement de Lionel JOSPIN avait entrepris avec nos camarades travaillistes britanniques à SAINT-MALO, et qui a été interrompu par la guerre en Irak. Nous devrons reprendre ce fil. La sécurité des citoyens passe aussi par l’approfondissement de l’espace de liberté et de justice. Quand on songe à l’agression de la droite actuelle sur nos droits fondamentaux, l’échelon européen est pour les citoyens une garantie que leurs libertés foulées au pied dans l’espace national trouveront un juge.

En réaffirmant ces finalités, je ne veux pas ignorer les insatisfactions engendrées par la construction européenne. Mais je crois nécessaire de dépasser ces divergences et de travailler ensemble à la définition d’une stratégie politique des socialistes européens pour faire avancer leurs objectifs communs sur le continent. Les prochaines élections européennes seront très importantes. Si le nouveau Parlement européen n’a pas une majorité de gauche, il sera difficile, et plus que cela, de combattre les orientations néo-libérales de la majorité des Etats européens, aujourd’hui dirigés par la droite, et de la Commission la plus déséquilibrée, le plus droitière de l’histoire de la construction européenne. C’est pourquoi nous devons proposer une réorientation ambitieuse de la construction européenne, afin qu’elle soit plus politique, plus présente sur le plan économique, plus sociale, plus unie sur la scène internationale. N’oublions pas, enfin, que nous ne sommes pas seuls en Europe, que nous appartenons à une famille politique, le PSE et portons son programme.

Vous le voyez, chers camarades, chers amis, la tâche qui nous attend est immense. Nous allons devoir consacrer nos efforts, dans les deux années qui viennent, à la conception d’un projet innovant, socialement juste, écologiquement responsable, économiquement efficace. Or, je le dis sans ambage, cet objectif est irréaliste dans l’état actuel du Parti socialiste. Cela veut dire que si rien ne change profondément au Parti socialiste, nous serons à nouveau dans une situation difficile en 2012. Pour gagner, il nous faudra avoir un bon projet et un bon candidat pour porter ce projet. Et j’insiste sur cet ordre : un bon projet, puis un bon candidat. Nous avons vu, en 2007, combien il était impossible, à partir d’un projet insuffisamment abouti, de permettre à un candidat -quels que soient ses mérites et ses faiblesses propres- de remporter l’élection.

La leçon de cet échec s’impose à nous.

Et c’est ce qui m’incite à souligner, comme je le fais sans relâche depuis un an maintenant, que nous sommes, à la veille du Congrès de REIMS, à un moment clef dans la perspective de 2012. Ce Congrès est le dernier avant le congrès de désignation de notre candidat, en 2011. En 2011, les dés seront jetés s’agissant de notre projet. Nous n’aurons plus la possibilité de rattraper le temps perdu : notre victoire ou notre défaite dépendra pour une très large part du travail que nous aurons effectué d’ici là, c’est-à-dire, au cours de ces deux années cruciales que seront 2009 et 2010.

Oui, notre Congrès doit être avant tout un Congrès de remise au travail. Et je veux vous dire ce que sont, selon moi, les trois conditions pour que le Congrès de REIMS soit bénéfique pour les socialistes, pour la gauche, et utile aux Français.

Ce travail, nous n’allons pas le conduire à partir de rien, mais à partir des valeurs dans lesquelles nous croyons, qui viennent d’être affirmées dans notre récente déclaration de principes. Le Parti socialiste s’y affirme réformiste, européen, attaché à la transformation sociale, ancré dans une économie de marché qu’il veut écologique, social, laïc, féministe et internationaliste. Tout l’enjeu pour nous va consister à traduire ces valeurs dans des propositions concrètes, dont l’impact se fasse sentir dans la vie quotidienne des Français. Nous devrons, très vite, affirmer les premières de ces propositions. Nous ne pouvons pas nous enterrer pendant deux ans en disant à celles et ceux qui souffrent de la politique de la droite : « Attendez, nous réfléchissons, et dans deux ans, nous aurons des solutions ». Ces solutions, nous devons être en mesure de les proposer dès l’année prochaine pour les sujets prioritaires aux yeux des Français : pouvoir d’achat, logement, chômage et précarité, crise énergétique et avenir des systèmes sociaux.
Pour réussir, nous allons devoir remettre le parti, tout le parti, au travail. Nous devrons nous appuyer sur des militants qui débattent, amendent, votent, et mobiliser tous ceux- dans les associations, les syndicats, chez les intellectuels et les experts- qui attendent que nous nous remettions en mouvement, tout en doutant, à ce stade, que nous y parvenions. Nous devrons enfin trancher les questions que nous avons trop longtemps repoussées, par souci de faire prévaloir l’unité sur la clarté, rendant les électeurs incapables de nous identifier. Nous sommes confrontés, aujourd’hui, à deux écueils. Rien ne serait pire qu’un Congrès qui débouche sur l’immobilisme, c’est-à-dire sur un simple replâtrage, une poursuite relookée du statu quo qui nous priverait de toute dynamique. Le PS ne peut continuer, comme il le fait depuis quelques années, à préférer la communication à la réflexion, la tactique à la définition d’une stratégie d’avenir, les combinaisons aux choix clairs. Pour sortir de la vacuité et du conformisme, la gauche a besoin de changement, de renouvellement, de rajeunissement, et surtout, je le répète, de travail.

Nous devons tout autant éviter l’écueil de la présidentialisation du Parti socialiste. Le risque est grand que le Congrès de REIMS ne vire à l’affrontement sans issue entre des responsables prétendant légitimement à un destin, mais qui se trompent d’échéance. Leur analyse est que ce qui manque au PS, c’est un candidat pré-désigné pour l’élection présidentielle. C’est une erreur. La présidentialisation n’est pas au cœur de la culture de la gauche, attachée à la diversité, au débat. Surtout, le problème du PS aujourd’hui n’est pas qu’il manque dans ses rangs de présidentiables de qualité, mais bien plutôt qu’aucun ne se dégage avec force, de façon incontestable. La confrontation entre ces personnalités, qui toutes peuvent porter les couleurs de la gauche en 2012, serait fatale pour elles et suicidaire pour le Parti socialiste. Le Parti se retrouverait fragmenté, dépourvu d’unité, et entamerait trois années de combat acharné consacré exclusivement à son leadership, le travail de celui des présidentiables qui dirigerait le Parti étant miné, pour des raisons tactiques, par ceux qui entendraient lui contester, en 2011, l’investiture pour l’élection présidentielle. Une telle configuration serait le plus beau des cadeaux que nous pourrions faire à Nicolas SARKOZY : un cadeau incomparablement plus beau que Bernard KOUCHNER, Jean-Marie BOCKEL, Eric BESSON, que nous lui laissons volontiers.

J’en termine par la question du choix de notre candidat à l’élection présidentielle. Il ne s’agit pas de l’esquiver. Mais elle se posera en temps et en heure. Je propose que ce choix intervienne au premier semestre 2011, dans le cadre d’une primaire qui sera ouverte à celles et ceux qui souhaitent y participer.  Cette question, je le sais, fait débat. Certains souhaitent que la désignation reste l’apanage des seuls militants socialistes. Réfléchissons-y une seconde. J’ai acquis, pour ma part, la conviction que la primaire interne, sur le modèle de ce que nous vécu en 2006, est une machine à perdre. Elle contraint les aspirants candidats à deux mauvais choix. Soit ils foncent dans les luttes internes, fractionnent le parti, maximisent leurs différences avec leurs concurrents. Alors ils perdent deux fois : en audience dans le parti, en crédit dans l’opinion. Soit ils émergent en délaissant le parti, pour prendre appui sur l’opinion publique et faciliter leur investiture. Sitôt désignés, ils retombent sur une autre alternative désastreuse : soit ils acceptent d’être sous la contrainte du parti, ils se renient, et ils perdent. Soit ils négligent le parti, et ils perdent aussi. Nous avons vécu tout cela. Je préfère à cela une désignation populaire, organisée par le PS, qui le libérera des combats sclérosant de l’investiture, lui permettra de débattre sereinement de son programme, et donnera à notre candidat de la force, de l’élan, un soutien populaire.

D’ici là, j’ai la conviction que le Parti doit se doter d’une direction animée par un Premier secrétaire désintéressé, pour lui-même, de la candidature présidentielle, qui s’engage sans ambiguïté à ne pas participer à la compétition pour la désignation. Cette direction devra fonctionner comme un véritable contre-gouvernement. Resserrée, soudée, elle devra avoir confié, en son sein, de vraies responsabilités à la nouvelle génération, car il nous appartient aussi de préparer la relève.

Nous ne pourrons réussir ce travail que dans le cadre d’une majorité cohérente et nouvelle, qui partage avec sincérité une même vision sur les grands sujets (modèle de développement, recherche de l’égalité réelle, construction européenne), et qui soit d’accord sur la nécessité de renvoyer à plus tard la question de l’élection présidentielle.

Le Congrès de REIMS n’est pas encore décanté. Le choc des ambitions inquiète. Mais je ne suis pas pessimiste, car je crois que beaucoup commencent à adhérer à cette démarche, qui peut, qui doit devenir majoritaire. Le refus de voir les questions de personnes prendre le pas sur le débat d’idées est très largement partagé par les militants, qui sentent bien que nous n’avons pas assez réfléchi, collectivement, au cours des dernières années, qui voient le danger d’un affrontement précoce, artificiel, sans issue pour la candidature présidentielle, à travers le poste de Premier secrétaire en 2008. Nous avons d’abord besoin d’avoir les idées claires sur le projet que nous proposerons.

Alors, chers camarades, chers amis, faisons nous entendre, refusons la fatalité de la division et des combats stériles. Remettons le Parti socialiste en état de marche, pour qu’il soit à même d’apporter, très rapidement, l’alternative crédible à la politique actuelle que des millions de femmes et d’hommes n’en finissent plus d’attendre et d’espérer. Le PS, notre parti, est à la croisée des chemins. Il peut se recroqueviller, se fragmenter, aller vers sa 4ème défaite à l’élection présidentielle. Il ne s’en relèverait pas. Il peut aussi offrir un nouvel espoir à ceux qui ressentent fortement le besoin de gauche qui monte dans le Monde, en Europe, en France, et dessiner un nouvel avenir pour nos idées. Il peut ainsi, proposer une alternative crédible au Sarkozisme. C’est cela qui se joue à REIMS : notre survie comme force de gouvernement et d’alternance. Nous avons l’ardente obligation de réussir ce Congrès. Aujourd’hui, à FRANGY, je vous appelle à poser la 1ère pierre du Parti socialiste nouveau – je n’ose pas dire du nouveau Parti socialiste – dont nous avons tant besoin.

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